Lors de mes séances de sophrologie, on me dit souvent, sous différentes formes : « Je n’arrive pas à m’arrêter ». Pas seulement s’arrêter physiquement, s’arrêter «dedans». Ce sont des personnes qui travaillent, qui gèrent leur famille, qui assument leurs responsabilités. Rien d’exceptionnel en apparence. Quand elles s’assoient, elles réalisent qu’elles ne savent plus comment se poser sans se sentir coupables, inutiles ou en retard.
L’impression de devoir se dépêcher de récupérer !
L’autre jour, quelqu’un m’a dit : « Même quand je me repose, j’ai l’impression de devoir me dépêcher de récupérer. » Cette phrase m’a interpellée. Je crois qu’elle dit quelque chose de très actuel. Nous vivons dans un monde où tout est censé aller plus vite si bien qu’intérieurement, nous ne suivons plus. Et comme nous ne suivons plus : on force, on se pousse et on tient.
Une pression invisible …
Byung-Chul Han met très bien les mots sur ce phénomène. Ce philosophe explique dans son livre « La société de la fatigue », que nous vivons sous la pression du possible et plus sous celle de l’interdit. On doit réussir sa vie, s’accomplir, avancer, évoluer, optimiser. Cette pression-là est souvent invisible … et surtout terriblement épuisante.
Perte de résonance
Dans un autre registre, dans son livre « Résonance », le sociologue Hartmut Rosa parle de perte de “résonance” avec le monde. Nos expériences ne nous toucheraient plus. Nous faisons de plus en plus de choses, mais nous avons de moins en moins le sentiment de vraiment les vivre.
Au coeur des séances : apprendre à juste être là
Ce que j’observe en cabinet ressemble beaucoup à ça. Beaucoup arrivent en séance en pensant qu’ils vont apprendre une technique pour mieux gérer tout ça. Respirer correctement. Se détendre plus vite. Dormir plus efficacement.
Et souvent, la première chose qu’ils découvrent, c’est autre chose : ils ne savent plus sentir. Je ne parle pas d’émotions compliquées. Je parle de choses simples. Sentir leur dos sur la chaise, ressentir qu’ils respirent. Percevoir que leur corps est là, même s’ils n’y prêtent pas attention. Ça paraît évident dit comme ça. Dans la réalité, c’est devenu rare. Ce qui me frappe, après ces années de pratique, c’est que la sophrologie n’est plus seulement un outil pour gérer le stress. Elle devient un endroit où les gens réapprennent à habiter leur propre présence. Pas à se contrôler. Pas à s’améliorer. Juste à être là.
Et ça, aujourd’hui, ce n’est pas si simple. Parce qu’on a appris à fonctionner en continu, à remplir les silences et à optimiser les moments vides. À faire quelque chose même quand on n’en peut plus.
Dès lors, en séance, on fait parfois très peu. S’asseoir, respirer, laisser passer un peu de temps. Et il y a ce moment que je reconnais toujours : le corps qui lâche d’un centimètre, les épaules qui descendent, le visage qui change, et la personne qui dit doucement : «Ah…». Ce «ah», c’est souvent le début. Pas le début d’une performance de détente. Le début d’un retour à soi.

Se poser, tout simplement
Si je devais proposer quelque chose ce mois-ci, ce ne serait pas un exercice compliqué. Ce serait simplement ça : “Aujourd’hui, à un moment quelconque, arrête-toi avant d’enchaîner. Même dix secondes. Laisse ton corps se poser là où il est. Ne corrige rien. Ne cherche pas à bien respirer. Prends juste conscience que tu es en train de respirer, et tu es déjà là.”
On croit souvent qu’il faut apprendre à se poser. Il faut surtout réapprendre à arrêter de fuir ce moment. Et c’est peut-être là, très discrètement, que commence le travail. Ces mots résonnent en vous ? Les deux livres précités permettent de mettre des mots sur ce que beaucoup ressentent confusément aujourd’hui, et ouvrent souvent une réflexion très personnelle.
En attendant, respirez comme vous pouvez… c’est déjà suffisant.
Par Camille-Laure Bougard, Sophrologue répertoriée dans notre annuaire de sophrologues.
