Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est mais tel que notre esprit le tisse en silence.

Le mystère le plus familier

Chaque matin, au moment précis où le rêve se défait, quelque chose s’ouvre : un sentiment d’être là. Ce n’est ni une pensée ni une sensation précise mais une présence diffuse, un centre invisible d’où tout part : couleurs, bruits, souvenirs, inquiétudes, élans. Cette expérience, être conscient, est à la fois ce que nous connaissons le mieux et ce que nous comprenons le moins. Depuis des millénaires, la conscience fascine les philosophes, les mystiques et, depuis peu, les neuroscientifiques.

Mais il n’existe pas une conscience, il en existe des modes, des textures, des intensités. 

Comme un paysage change de lumière au fil du jour, le champ conscient se module sans cesse, lucide, rêveur, distrait, absorbé, élargi. 

Le but de ce ici n’est pas de définir la conscience une fois pour toutes mais de tracer la carte de ce territoire mouvant que chacun habite de l’intérieur.

Pourquoi cartographier ?

Cartographier la conscience, c’est tenter de repérer les variations du vécu, ces changements de reliefs que nous sentons quand notre attention, nos émotions ou notre vigilance se déplacent.

Cette démarche repose sur une intuition simple, le conscient n’est pas un interrupteur (on/off) mais un continuum dynamique. Les neurosciences actuelles confirment cette idée. La conscience fluctue en fonction de l’éveil cortical, de l’intégration neuronale et de la connectivité entre réseaux cérébraux. 

Les états dits « modifiés », rêve, hypnose, méditation, transe, anesthésie, ne sont pas des anomalies ; ils sont des variations naturelles d’un même processus. Chaque modification révèle une facette du fonctionnement global du cerveau conscient. Le chercheur Stanislas Dehaene parle d’un « espace global de travail ». Ainsi, lorsque certaines informations deviennent accessibles à de multiples régions cérébrales, elles atteignent le seuil de la conscience.

D’autres modèles, comme la Théorie de l’information intégrée (IIT) de Tononi, décrivent la conscience comme la quantité d’information unifiée générée par le système nerveux.

Ces approches scientifiques esquissent une géographie de la conscience, où chaque état correspond à un certain équilibre entre intégration et différenciation.

La topographie du vécu

Une carte purement neuronale resterait incomplète puisqu’elle ne dit rien de l’expérience vécue de ces états. C’est ici que la phénoménologie entre en scène. Pour Husserl, Merleau-Ponty, puis Varela, comprendre la conscience suppose de revenir à « ce qui se donne », autrement dit, la manière dont le monde apparaît dans l’expérience.

Si le cerveau est le relief, le vécu en est le climat : les collines de l’attention, les vallées de la rêverie, les orages émotionnels, les brumes du doute. Chaque configuration de ce climat modifie la perception du monde.

Être conscient, c’est naviguer dans ce relief mouvant, une navigation que la méditation, la psychologie introspective et même l’art explorent depuis toujours. Ainsi, la cartographie de la conscience doit relier deux points de vue : 

  • la carte objective (neuronale, mesurable),
  • la carte subjective (phénoménale, décrite depuis le vécu).

Le défi contemporain consiste à les superposer sans les confondre : une neuro-phénoménologie, selon Varela, où les données cérébrales et les récits d’expérience s’éclairent mutuellement. 

Les trois dimensions de la conscience

Trois axes permettent de situer tout état de conscience :

  • L’axe de vigilance qui va du sommeil profond à l’éveil attentif. Cette dimension dépend de l’activité du tronc cérébral et du thalamus. L’éveil ne garantit pas la conscience mais en constitue le socle physiologique.
  • L’axe de contenu, ce dont on est conscient, perceptions, pensées, émotions, images. Ces contenus se forment par les réseaux sensoriels et associatifs. Ils peuvent être riches (rêve, hallucination) ou pauvres (silence méditatif).
  • L’axe du soi allant du degré d’identification à une perspective personnelle. Le sentiment d’un je n’est pas constant. En effet, il s’efface dans la transe, se dilate dans l’empathie, se contracte dans la peur. Cette dimension engage les circuits du cortex préfrontal et pariétal.

En combinant ces trois axes, on obtient un espace tridimensionnel où chaque état conscient trouve sa place. Le rêve lucide, par exemple, correspond à une vigilance moyenne, un contenu riche et un soi partiellement présent.

La méditation profonde correspond à une vigilance élevée, un contenu minimal, un soi dilué. Ainsi, les « états modifiés » cessent d’être des marges, ils deviennent des coordonnées précises du champ conscient.

Le cerveau, miroir du monde

Les techniques modernes d’imagerie cérébrale (EEG, IRMf, MEG) révèlent les signatures de ces états. Le cerveau éveillé présente une connectivité riche entre régions frontales et postérieures. Pendant le rêve, cette connectivité se fragmente ; dans la méditation, elle se simplifie, tout en conservant une cohérence interne élevée.

Les oscillations alpha et gamma jouent ici un rôle central. Elles régulent le flux d’information, comme un métronome invisible du vécu. Pourtant, ces corrélats neuronaux ne sont pas la conscience; ils en sont seulement les traces synchrones. Comme le dessin des vagues ne dit pas la saveur de l’eau, les images cérébrales ne disent pas ce que cela fait d’être soi. Elles rappellent simplement que l’esprit est un mouvement du vivant, enraciné dans la matière.

Les paysages intérieurs du quotidien : Explorer la conscience n’exige pas toujours des conditions extraordinaires

Chaque jour, sans nous en rendre compte, nous traversons une multitude de micro-états : concentration, rêverie, absorption musicale, moment de vide. Ces transitions sont de véritables états modifiés ordinaires. Quand on lit une phrase et que le sens nous submerge, notre attention s’efface. Il n’y a plus que le flux du texte. Quand on marche en silence et qu’on sent son pas s’accorder au rythme du monde, on entre dans une conscience élargie. Ces instants sont des laboratoires naturels pour l’observation du phénomène conscient.

Prendre conscience de ces basculements quotidiens, c’est déjà s’initier à la cartographie intérieure. La pratique méditative n’en est qu’une extension méthodique.

De la carte à la boussole

Toute carte appelle une orientation. Cartographier la conscience n’a de sens que si cela nous aide à mieux vivre, à reconnaître nos zones de tension, nos élans de clarté, nos moments d’oubli.

La science du cerveau éclaire les mécanismes, la phénoménologie nous apprend à les habiter. Entre les deux se dessine une écologie du regard qui permet d’apprendre à sentir le monde en conscience, sans l’envahir ni s’y perdre. Anil Seth parle d’une hallucination contrôlée : le cerveau ne perçoit pas la réalité brute mais une prédiction ajustée.

La méditation, à l’inverse, cherche à suspendre ces prédictions pour revenir à l’expérience nue.

Ces deux approches, loin de s’opposer, forment les pôles d’une même boussole :

  • l’un nous dit comment la conscience construit,
  • l’autre, comment elle peut se désidentifier de cette construction.

Les limites de la carte

Aucune carte ne peut contenir la totalité du territoire. La conscience est dynamique, participative, la cartographier, c’est figer l’eau qui coule. Cependant, la carte reste utile si elle nous rappelle que l’expérience humaine n’est pas uniforme. Elle varie d’un instant à l’autre, d’une culture à l’autre, d’un corps à l’autre. Explorer ses transformations, c’est explorer ce que signifie être vivant. Comme l’écrivait William James : « La conscience ne coule pas par gouttes mais en un flot continu. » Notre travail est d’apprendre à lire ce flux, à sentir ses remous, ses clartés, ses abysses.

Vers la suite : le corps et le monde 

Tout ceci ouvre la voie à une question essentielle : si la conscience est un flux, d’où jaillit-elle ? D’un cerveau isolé, ou d’une boucle plus vaste reliant corps et monde ?

Se connaître soi-même, c’est reconnaître que l’on est tissé du monde que l’on perçoit.

Francisco Varela

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Amicalement, Henri Boon


Par Henri Boon
Président fondateur de la Société Belge de Sophrologie et de Relaxation.

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Posté le 27 janvier 2026