par Albert Moukheiber
Remettre diverses théories à leur juste place
L’auteur, docteur en neurosciences et psychologue clinicien, est particulièrement bien placé pour jeter un regard critique sur la généralisation des références aux neurosciences dans divers domaines et le réductionnisme dans l’analyse de différents phénomènes. (Réductionnisme : Réduire le cerveau en zones précises responsables de certaines fonctions : les cerveaux gauche et droit, le cerveau triunique, …mais aussi réduire nos comportements à l’action de zones neuronales sans prendre en compte le reste de notre organisme et notre environnement). Le livre remet diverses théories à leur juste place.
Il est rempli de références scientifiques garantissant l’exactitude des propos.
La généralisation des résultats
Albert Moukheiber expose les évolutions des neurosciences mais aussi les erreurs fréquentes liées à la généralisation des résultats , entre autres, leur utilisation pour justifier certaines démarches.
De leurs références à ces neurosciences, certains en font même leur « marque de fabrique » (ndlr) attirant ainsi une clientèle ou des lecteurs férus du sujet.
Il démontre, par exemple, que les résultats des IRMf sont limités par les difficultés à mettre en évidence la zone active de façon pure (extraire les activités parasites), la lenteur des processus d’acquisition des images par rapport à la vitesse extrême des communications neuronales, la discordance entre les analyses d’une image entre équipes scientifiques, l’analyse dépendant donc de données statistiques, le pouvoir de résolution (plusieurs millions de neurones), entre autres.
Le neurone est l’unité de base de compréhension de notre cerveau mais nos outils ne nous permettent pas de le mesurer ; de plus, le neurone n’est souvent pas le niveau explicatif pour nos comportements ou nos cognitions ; ce serait comme observer un atome de carbone pour étudier le fonctionnement d’une voiture.
L’extrapolation des images d’IRMf peut nous donner l’illusion d’une connaissance plutôt qu’une connaissance réelle, écrit-il encore.
Les auteurs scientifiques tirent leurs conclusions sur base de nombreux facteurs, souvent omis dans les articles de vulgarisation, entraînant des conclusions et/ou généralisations inadéquates.
Prudence donc dans l’interprétation qu’on y retrouve.
De nombreux chapitres tout aussi passionnants les uns que les autres
Dans son chapitre traitant de l’IA, il démontre que le (neuro-) réductionnisme (voir supra) a permis de belles avancées et des schémas pédagogiques mais qu’il a atteint ses limites.
Il met aussi en évidence, sur base d’études scientifiques, l’impact qu’ont les références aux neurosciences sur l’adhésion de la population à une théorie explicative, même fausse, concernant une problématique donnée.
Le concept réductionniste/localiste de l’amygdale comme siège de la peur est également complété et revu dans une perspective distributrice (réseaux neuronaux, fonctions réparties dans plusieurs zones du cerveau, …).
De très nombreuses pages traitent de la conscience et des difficultés à l’étudier d’autant plus que l’aspect philosophique sous-jacent des chercheurs oriente leurs recherches (qu’ils soient physicalistes, fonctionnalistes, …).
Les concepts d’énaction (« embodiement ») et de cognition incarnée sont aussi examinés.
Dans ce contexte, le cerveau est un organe d’intégration et d’action en relation avec l’extérieur et l’intérieur de notre corps.
Nos comportements résultent des interactions cerveau-corps (aspects sensori-moteurs) – extérieur (aspects sociaux, culturels, relationnels, …)… mais aussi de nos expériences passées, amenant la théorie du cerveau prédictif.
De nombreuses pages mettent en évidence l’impact négatif du réductionnisme (le cerveau ou un neurotransmetteur explique tout) dans le cadre du traitement des « troubles mentaux », de la recherche du plaisir, de la dépression et exposent l’approche liée à la cognition incarnée.
La partie traitant de la douleur et des concepts neuroscientifiques qui l’expliquent est très intéressante.
Il serait trop long d’exposer une synthèse de tous les autres chapitres tout aussi passionnants comme la critique de l’existence d’un moi unique, des diverses théories des cerveaux droit et gauche, du cerveau tri unique, des différentes propositions vendant/vantant le bien-être en utilisant les neurosciences pour convaincre une clientèle de plus en plus friande (« Quand le développement personnel instrumentalise les sciences cognitives »), les biais environnementaux et sociaux des études dans le domaine de la psychologie, les erreurs de généralisation et une approche très intéressante expliquant les échecs de certaines politiques gouvernementales et managériales.
Un livre intéressant, facile à lire pour toutes et tous
Ce livre est très intéressant et aborde de nombreux domaines ; il est facile à lire pour tous. En faire une synthèse est difficile et risque peut-être de vous inquiéter quant à son accessibilité.
Ce serait une erreur : quelle que soit votre formation, son contenu est aisé à comprendre…

Par Philippe Drabs
Informations sur l’auteur
Albert Moukheiber est Docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien. Il est l’un des fondateurs de Chiasma, collectif de neuroscientifiques s’intéressant à la façon dont se forment nos opinions. Il est l’auteur d’un premier essai à succès Votre cerveau vous joue des tours (Allary Éditions, 2019), en cours d’adaptation pour Arte et traduit dans 12 langues. Son dernier livre paru est Neuromania (2024).
En librairie
Allary Editions – septembre 2024 – ISBN : 9782370734310
(Re)découvrez les carnets d’Henri Boon
Henri Boon, neuropsychiatre passionné, partage ses réflexions dans ses carnets “Les carnets d’Henri Boon”. Il nous invite à découvrir les travaux de chercheurs et les livres qui éclairent sa compréhension du cerveau et de la conscience. Avec la finesse de son regard et la richesse de son expérience, chaque article est une fenêtre ouverte sur l’esprit humain. Une rubrique précieuse, à la croisée de la science et de la sagesse.

