🌙 Conte de Noël pour vieux cerveau en éveil …

En ce jour de Noël, nous avons le plaisir de vous offrir un joli conte de Noël, écrit par notre Président-Fondateur de la SBSR, Henri Boon et nous vous souhaitons, ainsi qu’à vos proches et à tous ceux et celles que vous aimez un très Joyeux Noël.

Que cette journée soit remplie de joie, de rires et de tendresse.

Prenez le temps de savourer chaque instant, de partager, d’aimer et de continuer à vous émerveiller des petites choses qui rendent la vie éblouissante.

🌙 Entre veille et sommeil : la petite lumière de la sédation vigile

C’était un soir de décembre comme tant d’autres, à première vue. Dehors, la ville respirait par petites bouffées de lumière : guirlandes aux balcons, vitrines trop brillantes, phares pressés dans le froid. On entendait, au loin, un mélange de rires, de freins, de portes de tram qui se referment comme des virgules fatiguées.

Dans le salon, par contre, tout était doux et ralenti. La lampe posée près du fauteuil dessinait un cercle de lumière tiède, comme un îlot au milieu de la pénombre. Sur la table basse, un livre entrouvert, des lunettes posées en travers, une tasse vide qui sentait encore un peu la cannelle. La radio, elle, s’était tue depuis longtemps. Seuls restaient le léger ronronnement du chauffage et, par moments, un craquement discret dans le bois du meuble, comme un vieux corps qui s’étire.

Dans le fauteuil, un homme âgé venait de refermer son livre. On aurait pu le prendre pour n’importe quel grand-père en fin de journée. Mais derrière les rides, il y avait un vieux neuropsychiatre, compagnon de tant de consciences explorées. Il avait ausculté des cerveaux agités, des pensées brisées, des vies entières compressées dans quelques séances. Il connaissait les grands mots – réseaux attentionnels, mode par défaut, régulation vagale mais ce soir-là, ça l’intéressait moins.

Ce soir-là, c’était une autre science qui l’appelait : celle de son propre paysage intérieur.

Le basculement

Il posa le livre sur la table, prit le temps de sentir la couverture sous ses doigts. Sa main tremblait un peu, mais pas assez pour l’inquiéter. Ses yeux, légèrement fatigués, se posèrent un instant sur la fenêtre : dehors, des flocons hésitaient à se décider. On aurait dit ces pensées qui tournent trop vite avant de finalement se déposer.

Il s’enfonça un peu plus dans le fauteuil. Son dos trouva un point d’appui, ses jambes se relâchèrent, ses mains se laissèrent tomber de part et d’autre du plaid.

Et là, comme tant de soirs, quelque chose commença à basculer. Ce n’était pas spectaculaire.

Aucun ange ne descendit du plafond, aucune musique céleste ne se fit entendre. Juste un léger décrochement à l’intérieur : le monde extérieur devint un peu plus lointain, un peu plus flou, alors que le monde intérieur gagnait en relief.

Il connaissait cet instant. Dans ses livres, on aurait parlé de diminution du tonus sympathique, d’activation du système parasympathique, d’un changement dans la configuration des réseaux neuronaux. Lui, ce soir-là, préférait la formule plus simple : “Je suis en train de descendre d’un cran, mais je ne disparais pas.”

C’était sa sédation vigile, son petit passage secret entre veille et sommeil. Le corps comme première maison. Il ferma les yeux.

Tout de suite, le décor changea. Le salon, la lampe, les flocons hésitants : tout recula. Au premier plan, il n’y avait plus que le corps – non pas comme un ensemble d’organes à surveiller, mais comme une maison habitée de l’intérieur. Il sentit le poids de son dos sur le fauteuil, la chaleur de ses mains sous le plaid, le mouvement tranquille de sa poitrine. Le cœur, un peu cabossé, battait avec la détermination discrète de ceux qui ont déjà tenu bon plus d’une fois.

La respiration se fit plus lente. Chaque inspiration venait comme une vague douce, chaque expiration emportait un peu de tension, un peu de peur aussi. Dans un coin de sa mémoire, le vieux médecin se souvenait des schémas : le nerf vague qui descend, les signaux du cœur vers le cerveau, l’équilibre fragile entre alerte et apaisement. Mais en cet instant, ce n’étaient plus des flèches sur un dessin. C’était une sensation vécue : celle d’un organisme entier qui accepte enfin de ne plus être en garde.

Sous la couverture, ses pieds se détendirent. Son visage aussi, comme si une main invisible venait de dénouer un fil trop serré entre ses sourcils. Les pensées qui changent de forme. Avec la baisse des tensions corporelles, les pensées, elles aussi, se mirent à changer de forme.

Il y avait, quelques minutes plus tôt, tout un cortège bruyant : rendez-vous médicaux, résultats d’examens, petits tracas administratifs, nouvelles du monde trop lourdes pour un cœur fatigué. Des phrases commençaient ainsi : “Et si…”, “Il faudrait que…”, “Comment vais-je…”.

Puis, petit à petit, sous l’effet de cette sédation vigile, les phrases se firent moins tranchantes. Elles perdirent leurs angles. Elles se dissolurent en quelque chose de plus doux, de moins urgent. Les pensées devinrent des images.

Une odeur de cuisine d’enfance. La vision fugace d’un Noël passé, avec un sapin un peu bancal et une guirlande qui clignotait trop vite. Le visage d’une patiente de jadis, que l’angoisse épuisait et qui, un jour, lui avait dit : “Docteur, dans cet état-là, je suis encore là, mais un peu à côté. C’est presque reposant.”

Il se surprit à lui répondre intérieurement : “Je comprends mieux, maintenant.” C’était cela, la phénoménologie incarnée : non pas une théorie abstraite, mais ce moment précis où le monde, le corps et la conscience s’articulent différemment, où le “je” se décale légèrement, comme s’il se mettait sur un siège voisin, juste à côté de lui-même.

La veille de Noël intérieure. Au même moment, au-dehors, un enfant s’exclama dans la rue : on venait d’allumer un grand sapin sur la place. Le vieux neuropsy n’entendit pas les mots, mais il perçut le changement dans le ton : une sorte de jubilation aiguë. Il sourit. Un jour, il aurait expliqué cela par la dopaminergie, le système de récompense, les circuits de la surprise. Ce soir, il se contenta de cette pensée: “Le cerveau aussi prépare sa veille de Noël”. Non pas une veille de Noël faite de listes de cadeaux et de repas compliqués, mais une veille intérieure, où la conscience s’apaise, où le monde se fait moins bruyant pour laisser passer quelque chose de plus fin : une gratitude, un souvenir, une petite lumière.

Dans sa sédation vigile, il se surprit à ressentir quelque chose qu’il connaissait bien chez les autres, mais qu’il s’accordait rarement à lui-même : une tendresse pour ce corps fatigué qui continuait malgré tout.

Tendresse pour ce cerveau qui n’était pas seulement un organe cognitif, mais un animal sensible pris dans un monde, avec ses inquiétudes, ses attachements, ses mystères.

Tendresse, aussi, pour ce vieux métier consistant à mettre des mots sur ce qui n’avait pas de nom, à distinguer la maladie de la vie, la confusion du simple changement d’état.

Entre ciel et fauteuil Le temps passait autrement….

La montre, sur le buffet, continuait son travail métronomique. Mais dans le fauteuil, le temps était devenu plus large, plus souple. Il n’y avait plus “avant” et “après”, seulement ce présent un peu élargi, comme une pièce dans laquelle on peut enfin circuler sans se cogner.

Le vieux médecin se dit qu’en un sens, la science du cerveau avait parfois oublié ces instants-là. On avait voulu mesurer les temps de réaction, cartographier les aires, modéliser les flux d’information. C’était utile, bien sûr. Mais cela ne disait pas tout de ce qui se passait entre un battement de cœur et un souvenir de Noël, entre une respiration et une impression de paix. Il sentit qu’il entrait dans une zone fragile : s’il allait plus loin, il s’endormirait peut-être. S’il remontait trop vite, il retomberait dans le tourbillon des listes et des inquiétudes. Cependant, cette fois, il ne cherchait ni à plonger, ni à remonter. Il se contentait de flotter. “Entre veille et sommeil, entre ciel et fauteuil,” pensa-t-il, “il existe un petit passage où la conscience se repose, mais ne s’éteint pas.”

Ce passage, il le connaissait maintenant par cœur. Il l’avait vu, décrit, provoqué chez d’autres. Il l’habitait enfin pleinement. Une petite science de Noël …

Dans cet état, il imagina un instant ses neurones, là-haut, occupés à réorganiser leurs conversations. Les réseaux de l’alerte, un peu mis en retrait. Ceux du repos intérieur, de l’imagination, des souvenirs, doucement réactivés. Une sorte de chorale silencieuse qui ajustait ses voix : plus de stridence, seulement des harmonies graves et douces. Il se dit : “Voilà la partie de la science que j’aime : celle qui reconnaît que derrière les termes techniques, il y a une expérience, un visage, un corps assis dans un fauteuil.”

Dans cette nuit de décembre, son cerveau prenait un congé partiel de l’inquiétude. Pas un déni, il connaissait trop bien la réalité de ses pathologies pour s’illusionner. Mais un sursis qualitatif : la possibilité d’habiter son existence autrement, ne serait-ce que pendant ces vingt minutes entre la lumière de la lampe et le vrai sommeil. N’était-ce pas, après tout, une forme de petit miracle de Noël ? Cette capacité qu’a le vivant conscient de se moduler, de se déplacer sur son échelle de vigilance, de trouver un coin de paix au cœur même de la vulnérabilité ? Le cadeau discret.

Il rouvrit les yeux. Dans la fenêtre, les flocons avaient cessé d’hésiter : ils descendaient franchement maintenant, lents, épais, comme si le ciel lui-même avait décidé de pratiquer sa propre sédation vigile. Le salon était resté exactement le même : la lampe, le fauteuil, le livre, la tasse vide.

Mais quelque chose, en lui, avait changé de qualité. Le monde n’était pas devenu plus simple. Le cœur n’était pas devenu neuf. Les diagnostics n’avaient pas disparu. Et pourtant, il se sentait un peu plus habitable à lui-même.

Il se redressa légèrement, passa une main sur son visage, comme pour vérifier qu’il était bien là, entier. Il sourit : oui, il était bien là. Ni perdu, ni confus, ni merveilleusement guéri. Juste là, avec un peu plus de douceur dans le regard.

Il se dit alors, presque à voix haute : « On peut être un peu ailleurs sans être perdu». La phrase resta suspendue dans l’air quelques secondes, comme une petite étoile personnelle, plus discrète que celles des vitrines, mais infiniment plus fiable. Il la rangea mentalement comme son mantra de Noël. Un cadeau sans papier ni ruban, au cœur de sa conscience vieillissante.

Puis il éteignit la lampe, se leva lentement et marcha vers la chambre, en laissant derrière lui, dans le fauteuil encore tiède, la trace invisible de cette sédation vigile : un passage secret entre veille et sommeil, entre neurosciences et conte, entre la fragilité du corps et la grâce têtue d’un cerveau qui, décidément, reste en éveil.

Je vous souhaite ainsi qu’à vos proches un très joyeux Noël !

Amicalement
Henri Boon


Nous en profitons pour remercier vivement Henri Boon pour ses apports scientifiques au travers de la rubrique “Les carnets d’Henri Boon”


Merci du fond du cœur pour votre engagement, votre enthousiasme et votre confiance tout au long de cette année.

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Publié le 25 décembre 2025